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Un “Film-Prière” pour un cinéma qui se remémore

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« Ô Envoyé de Dieu, s’étonna ‘Abd ar Rahmân ibn ‘Awf, qui était présent quand l’enfant Ibrahim rendit son dernier soupir, c’est là ce que tu nous as défendu. Lorsque les musulmans te verront pleurer, ils pleureront aussi. ». Le Prophète continua à pleurer et, lorsqu’il fut en mesure de parler, il dit : « Ce n’est pas ceci que j’ai interdit. Ce sont là les signes de la tendresse et de la pitié, et celui qui ne ressent pas de pitié, il ne lui sera pas témoigné de pitié. Ô Ibrahim, si ce n’était que la promesse de la réunion est certaine, et si ce n’était pas là le chemin que tous doivent parcourir, et si ce n’était que le dernier d’entre nous doive rattraper le premier, en vérité nous te pleurerions avec une affliction plus grande encore : Et pourtant, le chagrin nous a frappés à cause de toi, ô Ibrahim ! L’œil pleure, et le cœur souffre, et ce n’est pas offenser le Seigneur que de parler ainsi.« [1]

Le film Ta dernière marche dans la mosquée, réalisé par Abderrahmane Hedjoudje et Ubayda Abu Usayd au sujet de la tuerie perpétrée au Centre Islamique de Québec le 29 janvier 2017 par un suprématiste blanc et faisant six morts, n’est pas un film comme les autres en ce qu’il n’est pas un film commémoratif mais un film remémoratif.

Le film n’aborde pas le sujet des six victimes tombées en martyrs en surplombant la question de la mort pour aussitôt s’en extirper comme il est souvent de rigueur dans l’approche documentaire. Le film élabore une autre conception de l’histoire d’une tragédie qui ne saurait être comprise comme étant une simple parenthèse refermée sur elle-même, un accident séparé et coupé du flux inaltérable de la vie. Au contraire, la question de l’événement tragique est abordée du dedans du souvenir que tout est éphémère excepté le Permanent par qui tout advient, même la rupture soudaine du récit humain qui trouve un de ses paroxysmes en la brutalité de l’attentat terroriste.

De la prière à la prière. Voici le chemin tracé par une œuvre cinématographique remarquable suivant un processus narratif basé sur l’itération de la parole des survivants du massacre et son ascension vers un ailleurs et une autre promesse. De la mémoire du défunt, du rescapé, du blessé ou du proche endeuillé jusqu’au souvenir de Dieu, inlassablement. Le lien horizontal entre les mortels est uni, dans le film, par une certitude de la rencontre prochaine avec le Transcendant, Celui à qui nous appartenons et vers qui nous retournons. Conviction vitale et communicative. Force et humilité d’une grandeur qui impose le respect et, comme souvent dans le film, le silence.

Dans cette œuvre cinématographique intime et pudique, la prière est comme dans le rite funéraire ce qui polit le cœur et guérit de la rouille du désespoir.

Cet effort constant de la prière est le pilier de la foi de musulmans ordinaires qui manifestent une dignité sans égal face à l’adversité et face à la caméra qui impose un nouvel exercice douloureux. Devoir de témoigner. Besoin d’attester. Mais également, droit au silence pour les victimes. Et devoir de retrait que s’imposent les cinéastes en toute circonstance. Le film s’ouvre sur ces mots de celui qui ne marchera plus après l’attentat, Aymen, ayant posé une dernière fois le pied à terre à l’intérieur de la Mosquée : “Laisse-les filmer (s’adressant à son épouse). Ne t’inquiète pas pour moi. Il faut qu’ils fassent leur documentaire”.

La prière fait partie de la rééducation perpétuelle du cœur. Le cinéma est peut être, pour sa part, de l’ordre de la rééducation d’un regard porté sur l’Autre et sur le monde.

Le point de contact renouvelé avec l’Absolu se trouve dans l’effort d’endurance déployé par les protagonistes trouvant refuge dans le recueillement, les manifestations de solidarité et les paroles justes. La recherche d’un abri et d’un horizon aux colonnes immuables caractérise aussi le Mihrab (qui est le premier titre provisoire du film), cette niche creusée dans l’architecture de la mosquée et indiquant la direction de la Kaaba de la Mecque qui a permis aux fidèles de trouver protection durant la fusillade.

Le sanctuaire inviolable du sacré où les croyants se retrouvent face à Dieu, ensemble et seuls à la fois, représente le lieu où la créature, jour après jour, fait retour vers le Créateur. Et le geste des cinéastes procède de ce mouvement de retour inéluctable vers la Source débordante de lumière et d’amour ; l’Unique. Les personnages n’ont de cesse de replacer au cœur de l’épreuve le crédo islamique qui puise un de ses fondements dans la foi en le Décret divin et le Destin. Les choses n’arrivent jamais par hasard. Dans cette tragédie, le réconfort de l’espace de la Mosquée où a eu lieu l’atrocité du drame apporte à la mort brutale, malgré tout, une dimension d’apaisement.

Cet article ne pouvait déroger à la règle du film ni à la Règle faisant de l’islam la matrice de tous les discours et de toutes les formes artistiques. C’est pourquoi il s’ouvre par un événement de l’histoire prophétique. Comment ne pas faire retour, au sein même de ce travail d’écriture difficile, aux sources scripturaires et à cette tradition mise en exergue en préambule, lorsque Idiatou, épouse du défunt Mamadou Tanou Barry, nous livre ce témoignage : “Tu sais, Dieu, je pleure, mais ce n’est pas parce que je ne te remercie pas… Je pleure, c’est vrai, mais ce n’est pas parce qu’il est décédé, c’est parce qu’il n’est pas là.”.

Le Verbe divin est la source intarissable vers laquelle le croyant revient sans cesse s’abreuver. Le Verbe produit des images, des figures et des formes visibles qui se projettent sur la toile de notre pensée et de nos imaginaires. En retour, la littérature, la poésie, la peinture, les traits du calligraphe ou les images d’un film, lorsqu’ils sont conçus comme les réceptacles et les continuateurs du geste divin peuvent faire retour au Verbe, à l’histoire des Prophètes et aux saintes écritures.

Il y a à cet endroit, un enjeu esthétique spécifique porté par le film documentaire Ta dernière marche dans la mosquée et par le festival des Mokhtar de Paris dans lequel sera programmé le film en exclusivité européenne, dimanche 25 mars, en clôture de la quatrième édition.

Jamais encore un film mettant en tension image et terrorisme, binôme souvent soudé autour d’un principe de mise en scène spectaculaire du pire, n’avait su autant se dépouiller de ses artifices appelant le spectateur à faire advenir le reste résiduel de ce qui peut ni se dire, ni se voir à l’image, en dehors de celle-ci : le conduisant avec paix et quiétude vers un nouveau cycle de prière.

[1] Martin Lings, Le Prophète Muhammad, Sa vie d’après les sources les plus anciennes, p. 531.

La citation renvoie à l’édition du Kitâb at-Tabaqât al-Kabir de Muhammad ibn Sa’d publiée à Leyde.


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